Atelier d'écriture - 28 mars 2016

La dictature du coeur

Exercice de création à partir d'un morceau de Damien Saez "Messine"




J'arrive au coin de la rue. C'est là. Putain c'est là.
Qu'est-ce que je fais ? J'y vais vraiment ?
J'ai le coeur en feu et la peur au ventre.
Je stoppe net, respire profondément.

"Je l'ai déjà joué des milliers de fois cette scène. Ça se passera jamais comme je l'ai imaginé, je le sais. J'ai rien à craindre, pas de zombie, pas de prise d'otage, pas de monde parallèle, pas d'extraterrestre, pas de caveau SM, pas de barbu, pas de masque, pas de romantisme, pas de râle, pas de pleur, pas de poison, pas de manipulation, pas d'humiliation, pas d'apocalypse, pas de réunion improbable, pas d'explosion !"
"Rien à craindre ?!! C'est pas tes délires qui me font peur. C'est le réel. C'est cette réalité si vide, si sèche, si tangible. L'espace où l'erreur est fatale. Après cela tout sera figé."
"J'étais prêt à franchir le pas, à sauter vers l'inconnu et toi, mon petit coeur, tu me mets le doute. !depuis le temps que tu me tortures avec ça, maintenant tu doutes. Qu'est-ce que je peux être con. Je vais tout foutre en l'air pour savoir ce que je sais déjà et après, qu'est ce que je fais après."
"Dans tous les cas notre monde s'est écroulé au moment où tu lui as parlé pour la première fois. T'as jamais eu le choix. Rappelles-toi, toutes les décisions que t'as pris et qui t'ont amené à ce moment précis. Tu dois la voir. Après tu seras libéré."
"T'en as de bonne. Comment je peux vraiment être sûr d'être libéré ? Libéré de ta dictature, c'est ça ?!! De toute façon c'est rien ça, ça se passe qu'entre nous, de notre côté, mais imagine si je la déçois. Si tout se brise, juste à cause de moi, juste parce que je suis moi et qu'elle attendait quelqu'un d'autre. Comment.... non..non ..je peux pas y aller. Y'a trop d'enjeux dans tout ça."
"Attends attends rappelles-toi tout ce qui s'est passé, tout a été si inattendu, si surprenant, si coloré, si magique. Je veux en savoir plus, je veux comprendre comment c'est possible, comment ..."
"Oh là doucement, tu montes encore trop haut, reste ici, c'est peut-être simplement des coïncidences, c'est tout à fait possible. Putain mais tu réalises que tu la connais pas. Tu réalises qu'on va se ramasser, qu'on va en prendre plein la gueule. Tu m'entraines avec toi, tu le sais ça. Ce que tu veux je le veux. Mais attéris, ouvre les yeux, à quoi tu crois qu'ils te servent tes putains de globes oculaires. Tu t'attends à quoi. Si tu souffres, je souffre."
"Mais nous sommes obligés de choisir. L'absence de choix est un choix, je ne veux pas choisir par omission. Je veux pas stagner. Je veux vivre. Tu vois un rayon de soleil et tu refuses d'avancer de peur de te blesser. Quel genre d'homme tu es. Qu'espères-tu vivre en agissant de la sorte ? Tu as réussi à t'apprécier suffisament pour marcher à genoux. Tu sais que toutes tes peurs ne dépendent que de toi et de ton comportement. Mais merde, nous sommes ici pourquoi. Pourquoi tu crois qu'on a la chance de vivre. Pourquoi tu crois qu'on a la chance de vivre ça. C'est quoi la vie pour toi. Je préfère crever juste après l'avoir rencontré que de regretter toute ma vie de ne pas l'avoir fait !
"T'as encore oublié la leçon. Tu attends encore quelque chose des gens. Tu t'attends à quoi ??"
"Je m'attends à rien, enfin juste à être apprécié, ne pas la décevoir."
"C'est bien là ton erreur !! Tu ne dois rien attendre de personne. Tu rends tout ça beaucoup trop compliqué. C'est toi qui rends tout ça compliqué, par tes putains d'attentes. N'attends rien et soi toi même."
"Facile à dire. pas d'attente, être moi-même. Ok mon petit coeur. Ça tiens qu'à moi. Laisse-moi le temps de me préparer. Juste quelques instants..."

Je respire profondément et franchit la porte de la boutique.

Je la vois. Après tout ce temps, enfin, je peux te voir. La réalité n'est pas si dure. Mon imagination a un léger temps de latence avant de comprendre que c'est toi, que tu es réellement devant moi et finalement elle fusionne avec la réalité.
J'aperçois une énergie rouge émanant de ton être, une sorte de fumée magnifique, un totem mystique. C'est beau. Elle prend des formes diverses, émergences de tes pensées ou effluves de toi, qui sait. C'est juste beau et envoutant. Ta personnalité unique, splendide, en fait partie. C'est indéniable. Tout comme la couleur de tes yeux et la beauté de ton regard sur le monde. Je suis happé. Mon petit coeur est subjugé.
Au-dessus de moi, la même énergie se déploie. La mienne est noire. Elle prend des formes que je ne reconnais pas. Je suis si émerveillé que j'en oublie d'avoir peur. Si je dois être fou alors ce sera fou d'amour pour toi. Tandis que nous parlons, que nous nous découvrons, nos énergies se rapprochent. Elles semblent vouloir fusionner. Elles commencent à s'enrouler l'une autour de l'autre dans une danse frénétique. Aucune musique n'aurait jamais assez de quintessence pour justifier un mouvement si majestueux.

Le T apparait et retint ton énergie. Cette volupté rouge qui dansait il y a un seconde encore pris une certaine distance. Une barrière invisible existait maintenant et je savais qu'elle avait toujours été là. Tout ce temps j'avais dansé seul. Le ridicule me pénétra. Stupide moi d'y avoir cru. Stupide moi de me laisser aller. Il n'y aura pas de place ici pour moi. Quelle prétention que d'y avoir cru.

Notre échange continue. Je te masque ma réalité. Je te cache la déchirure dans ma poitrine. A genoux devant les miettes de mon petit cœur, je l'implore de m'excuser. Il avait raison. J'ai tout remis en cause et je me suis laissé aller pour un mirage. Maintenant je suis là, stupide et ridicule. Il n'y aura jamais de place pour moi ici, c'est évident. Il n'y aura jamais de place pour moi ici. Pourtant c'était un si beau songe. C'est ainsi que je m'égarais, seul dans mes fantasmes. C'est ainsi que je devins étranger à moi-même. C'est ainsi que je te perdis, ma douce illusion. Ce fut mon dernier retour à la réalité.

Maintenant j'erre au jour le jour avec Damien dans des contrées inconnues. Qu'importe si nulle part est ma demeure. Qu'importe si je ne sais plus qui je suis. Tant qu'elle demeurera derrière cette barrière, la raison m'abandonnera. Cette hallucination, aussi courte fut-elle, fut tellement délicieuse que je ne regrette rien.
Maintenant, j'erre avec Damien lui qui sait si bien poser des mots sur ma réalité.
"J'aurai aimer t'aimer, t'emmener à Messine, te suivre à La Rochelle, te faire voir mon Roubaix. Oui mais je n'ai pas su attraper le bateau. Un instant j'avais cru, moi, voir la mer à Roubaix"


Rédigé par marmous - Mots clés: aucun